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Travail du sexe et société

Pendant nos rencontres préparatoires au Forum XXX, notre premier constat a été d'affirmer que la présence de Stella dans les médias a été très bénéfique à l'ensemble des tra­vailleuses du sexe, tant au niveau personnel que collectif, que ce soit pour rejoindre d'autres travailleuses du sexe ou pour établir notre crédibilité auprès des décideurs et de la popu­lation. De plus, le côté indéniablement créatif et coloré de nos actions a énormément contribué à sensibiliser la so­ciété à la cause des travailleuses du sexe. Même si notre présence a été moins active dans les médias au cours des dernières années, notamment à la suite de l'échec du pro­jet-pilote dans le quartier Centre-sud et des échauffourées avec les abolitionnistes, on s'entendait pour dire que l'utili­sation des médias demeure une stratégie importante pour changer les mentalités et démystifier les réalités du travail du sexe.

La prise de parole des travailleuses du sexe
La prise de parole des travailleuses du sexe a également pris plusieurs formes au cours des dix dernières années, au sein et autour de Stella. Certaines ont réécrit l'histoire à partir de nos propres points de vue. D'autres ont utilisé la peinture, le dessin, la bande dessinée et la photographie pour mieux rendre compte de nos réalités et de nos préoccupations. L'art et la créativité des travailleuses du sexe se sont exposés dans nos vitrines rue Saint-Laurent, au fes­tival du 5e art. Les œuvres de Caro, MCR Mady, Marie-Claude, Kathryn, Lainie, Lucie, Lili et de dizaines d'autres se sont retrouvées dans les pages de nos ConStellation ou comme illustrations de nos divers outils.

De plus en plus de travailleuses du sexe prennent égale­ment la plume ou occupent l'espace virtuel pour «se dire» et traiter de la question du travail du sexe. On pense, entre autres, aux BD de Sylvie Rancourt, aux romans d'Emma­nuelle Turgeon et de Roxane Nadeau (Pute de rue), à des initiatives comme les sites web cybersolidaires.org et du plus récent travaildusexe.com. Toutes ces initiatives ont grandement contribué à sensibiliser la population à la perspective «stellaire» sur le travail du sexe.

De plus, nous avons réussi à populariser et à répandre le concept de travail du sexe. Cette notion, qui nous est si chère et si importante, est désormais incorporée au voca­bulaire d'une bonne quantité de gens qui peuvent avoir une influence dans leurs communautés.

Ainsi, pour plusieurs journalistes, professeur-es ou étudiant-es, la notion de travail est de plus en plus intégrée à leur dis­cours sur la «question de la prostitution». D'ailleurs, il sem­ble y avoir davantage de gens qui s'intéressent au travail du sexe. Même la Fédération des femmes du Québec (FFQ), bien qu'elle ait conservé le mot «prostitution» dans ses textes, l'accompagne toujours de l'expression «travail du sexe». La FFQ parle désormais de «prostitution/travail du sexe».

Stella ouvre une boite de Pandore
Stella a ouvert une boîte de Pandore, réveillé de vieux fantô­mes dans le mouvement féministe et provoqué un débat de société sur le travail du sexe, qui est toujours en cours. Ce qui a eu pour effet d'accentuer la polarisation des positions : celle des abolitionnistes d'un côté, et celle de Stella de l'autre. Ce qui a attisé aussi une sorte de frénésie violente de la part des opposant-es à la décriminalisation. Pensons à la «chasse aux sorcières» des résidant-es du Centre-Sud lors du projet-pilote, aux propos accusateurs des abolitionnistes, à la répression policière accrue, à la politique de nettoyage des quartiers - qui nous a fait si mal comme personne humaine, et dans nos cœurs aussi. Nous pansons nos blessures et nous sommes encore debout!

Durant cette réflexion, nous nous sommes aussi penchées sur le fait que plusieurs travailleuses du sexe ne s'identifient pas ou ont de la difficulté à se retrouver dans le terme «tra­vailleuses du sexe». Mais c'est la particule du sexe qui crée surtout cette distanciation. Nous pensons ici notamment aux danseuses, parce que leur travail n'implique pas de relations sexuelles. Nous pourrions aussi parler d'autres caté­gories de travailleuses dans l'industrie du sexe. L'approche utilisée alors par les travailleuses de liaison de Stella pour expliquer l'utilisation de ce terme, c'est de poser la question : est-ce que tu considères que tu travailles dans l'industrie du sexe? Alors tu es travailleuses du sexe! C'est une question de solidarité, de cause commune.

En résumé, Stella est provocante, invitante. Elle a su diffu­ser la notion de travail du sexe, tant auprès des travailleuses du sexe de différentes branches de l'industrie que dans la société au sens large. Aujourd'hui, lorsqu'on parle des tra­vailleuses du sexe, il est presque inconcevable de ne pas nous inclure dans le débat. Et ça, c'est énorme comme gain!

Que faire de mieux à l'avenir? Et comment? Il reste toutefois beaucoup à faire, et lors de la deuxième rencontre portant sur le thème Travail du sexe et société, nous avons eu plein d'idées quant à la poursuite de l'action. Voici, en gros, ce qui est ressorti.

Nous avons réitéré la nécessité de nous pencher plus pro­fondément sur toute la question du travail du sexe des per­sonnes de moins de 18 ans. Prendre position d'une part, et surtout outiller les travailleuses de liaison de Stella, d'autre part.

Nous nous sommes aussi questionnées sur la décriminali­sation comme principal cheval de bataille à Stella. Oui, il est essentiel de poursuivre l'action en ce sens, mais il l'est tout autant de travailler à la dé-stigmatisation des travailleuses du sexe et à l'amélioration de leurs conditions de travail. La décriminalisation est nécessaire, mais elle ne doit pas se faire n'importe comment et elle ne réglera pas tout. Plu­sieurs métiers dans l'industrie du sexe ne sont pas criminalisés, comme la danse, le web, etc. Nous devons continuer à travailler ardemment à la reconnaissance du statut de tra­vailleuses du sexe devant avoir, comme tout le monde, des droits comme personnes et comme travailleuses.

Encore une fois, l'utilisation des médias a été fortement pré­conisée : utiliser ceux qui existent, trouver des allié-es qui y travaillent, créer et se servir de nos propres médias. Faire nos propres films, avoir nos émissions de radio, nos sites web. Prendre des initiatives aussi, comme faire circuler des pétitions, avoir des chroniques dans les journaux, y mettre des annonces. Et faire connaître notre travail terrain! La société connaît nos revendications, mais ignore largement le travail quotidien fait par Stella, ainsi que tous les outils que nous avons créés à cet égard. Le magazine ConStella­tion pourrait, pour sa part, être diffusé plus largement dans la population, dans les kiosques à journaux, les chaînes d'alimentation, les librairies. Devrions-nous incorporer le ConStellation pour qu'il devienne indépendant de Stella? C'est une possibilité qui a été étudiée à maintes reprises au fil des ans et qui, encore une fois, est revenue sur le tapis.

Certaines ont mis sur la table l'idée de créer une coopéra­tive d'escortes, de partir une campagne d'«argent rouge», basée sur le même principe que l'«argent rosé» du mou­vement gai des 1990 et - pourquoi pas - d'avoir nos propres Olympiques! La diversité et la multiplicité des catégories de travailleuses du sexe autorisent toutes les utopies! Pourquoi n'existerait-il pas alors un groupe de tra­vailleuses du sexe anarchistes par exemple, ou un groupe de femmes d'affaires?

De l'avis de toutes les participantes au groupe de réflexion, Stella, bien que leader dans la lutte pour la reconnaissance et la défense des droits des travailleuses du sexe, ne devrait pas tout porter sur ses épaules, ni nécessairement tenter de répondre à tous les besoins et élans des tra­vailleuses du sexe. Mieux vaut se soutenir mutuellement et favoriser la création d'autres groupes solidaires.

Une expertise de plus en plus reconnue
Oui il reste beaucoup à faire et nous sommes prêtes! Nous avons déjà gagné une reconnaissance certaine de nos ex­pertises auprès de plusieurs acteurs de la société, no­tamment auprès des ministères de la Santé à Ottawa et à Québec. À preuve : nous donnons des centaines de pré­sentations auprès d'étudiant-es en travail social, en sexologie, en psychologie, criminologie, etc. Ce serait bien d'en donner aussi aux médecins, aux avocat-es et à d'autres corps professionnels!

Au bout du compte, quand on y pense, Stella, tout comme les travailleuses du sexe, est pas mal partout!

Dans les pages qui suivent, on vous invite à un tour d'horizon des moments marquants de notre histoire, où on a interpellé la société pour revendiquer notre place. Ceci est un démonstration de comment les travailleuses du sexe ont créé leur propre culture, écrit leur propre histoire et ont changé les paramètres du débat. Le tout marqué par no­tre débordante créativité!