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Chronologie pour démêler une sombre histoire - Le projet-pilote d'alternative à la judiciarisation de la prostitution de rue

par Marie-Michelle Ross et Marie-Claude Charlebois

1970
Jusqu'aux années 1970, la prostitution à Montréal est concentrée sur la Main. C'est suite à la répression policière et au nettoyage des années Drapeau et Pax Plante, à la démolition du Faubourg à mêlasse (aujourd'hui les Habitations Jeanne-Mance) et à l'apparition des téléphones cellulai­res et des nouvelles technologies de télécommunication, que la prostitu­tion s'est dispersée partout sur l'île et dans les rues des quartiers résiden­tiels.

1983
La Commission Fraser étudie le phénomène au Canada et recommande la décriminalisation de la pros­titution adulte (un autre rapport mis au rancard).

1985
L'adoption du projet de loi C-49, qui remplace l'infraction de sollicitation par celle de communication publique à des fins de prostitution, fait passer le nombre d'accusations en matière de prostitu­tion de rue de 287 à 6439 à Montréal, l'année suivant son application.

1993
Les citoyens du Centre-Sud se révol­tent et tentent de se faire justice eux-mêmes : chasses aux sorcières et bats de baseball. La même année, le ministre Marc-Yvan Côté propose de légaliser le travail du sexe.

1996
Dépôt du rapport de la table interquartier La prostitution de rue à Montréal : l'urgence d'une nouvelle approche.

27 au 29 septembre : Le GRIP-Concordia (Groupe de recherche et d'intérêt public de l'Université Concordia), aidé d'une poignée de travailleuses du sexe, tient une Conférence internationale sur la prostitution et les autres métiers du sexe à l'Université du Québec à Montréal. À la fin de la conférence, Martin Lemay de l'administration Bourque annonce la création d'un Comité du maire sur la prostitution de rue et la prostitution juvénile.

29 septembre : À la suite de cette annonce, une coalition se forme afin d'exiger une représentation adéquate des travailleuses et travailleurs du sexe au Comité du maire. La Coalition pour les droits des travailleuses et tra­vailleurs du sexe, mieux connue sous l'abréviation «La Coalition», regroupe des femmes, des hommes, des travestiEs, des transsexuellEs et des alliÉes. Depuis, la Coalition évolue de façon indépendante et fait la promo­tion de la décriminalisation du travail du sexe.

22 octobre : La Coalition, attendant toujours la mise sur pied du Comité du maire sur la prostitution, organise une manifestation devant l'Hôtel de Ville afin d'accélérer les choses et de s'assurer une voix au chapitre. Mis­sion accomplie, la Coalition est invitée à se joindre au Comité. On exige de la Ville qu'elle cesse de fermer les yeux sur le harcèlement et la brutalité dont usent les officiers de police con­tre les travailleuses et travailleurs du sexe. Pour la première fois à Montré­al, travailleuses du sexe, politiciens et policiers partageront la même table et tenteront de dialoguer.

1997
Le Comité montréalais sur la prostitu­tion de rue et la prostitution juvénile est mis sur pied. Il a pour mandat de «jeter un éclairage judicieux sur le phénomène de la prostitution de rue à Montréal tout en cherchant collective­ment à identifier des pistes de solu­tion».

1999
Juin : Après des mois et des mois de débats, d'échanges et de compromis, le Comité du maire sur la prostitu­tion de rue et la prostitution juvénile présente son rapport lors d'une conférence de presse et recommande un projet-pilote requérant la coopération de la police, afin de déjudiciariser les prostituéEs de rue et d'améliorer la qualité de vie de l'ensemble des ré­sidents du Centre-Sud. Alors qu'une équipe formée de membres du Comi­té, dont Marie-Michèle Ross de Spec­tre de rue et Marie-Claude Charlebois de Stella, commence à élaborer ce que pourrait être le projet, une poignée de résidents s'y opposent déjà et débutent une campagne de dénigrement avec l'aide d'un ex-membre du Comité alors en guerre contre le maire Bourque, le conseiller municipal Sammy Forcillo.

Septembre : La campagne de salissage et de désinformation au sujet du projet-pilote en développement fait rage et provoque une recrudescence de la violence sur la rue Ontario. Des travailleuses du sexe organisent alors une action en rebaptisant un parc : le Parc Marie-Madeleine - Conseillère d'un homme célèbre. Tout en esquiv­ant les tomates qui leur sont lancées, elles dénoncent la répression qui se poursuit à leur égard alors que leurs agresseurs s'en tirent indemnes.

2000
14 mars : Neuf mois après l'annonce de la mise sur pied d'un projet-pilote dans le Centre-Sud, une première consultation publique a lieu afin de présenter le projet. Accompagnées de leur leader Sammy Forcillo, la ma­jorité des 400 personnes présentes à la consultation sont venues expressé­ment pour démontrer leur opposition ferme au projet. Une foule agressive et haineuse oblige la police à entourer le bâtiment où la consultation a lieu et, pour leur sécurité, les filles de Stella sont escortées chez-elles par la police.

16 mars : La deuxième consultation publique a lieu. Avant même qu'elle débute, les centaines d'opposants au projet s'époumonent en hurlant «On en veut pas. On en veut pas.» Men­acée par une alerte à la bombe, la salle doit être évacuée. Devant cette situation, le curé de la paroisse invite tout le monde à le suivre dans son ég­lise. Intimidés par le nouveau lieu de la rencontre, les opposants cessent leurs grossièretés, mais la deuxième consultation publique avorte quand la Ville annonce en début de rencon­tre que le projet n'aura pas lieu. La haine a pris le dessus de la justice et les travailleuses du sexe perdent du coup l'espoir de connaître de meilleures conditions de vie et de travail. Le projet est retiré sans jamais avoir été vraiment présenté.

11 juin : L'Association des résidants et résidantes des faubourgs de Montréal et la Corporation de développement Berri-UQÀM organisent une manifesta­tion pour demander que soient prises de sévères mesures contre la prostitution de rue, que les plaques d'immatriculation des clients soient divulguées et que soi­ent crées des «John schools», écoles de réhabilitation pour clients. Il est aussi demandé que les travailleuses et travail­leurs du sexe soient remplacéEs par des bacs à fleurs. La nouvelle Association contre la criminalisation de la pauvreté répond par une contre-manifestation. En matinée, lors d'une conférence de presse, la police promet d'accroître la surveillance dans le secteur tandis que la Ville promet d'allouer des fonds aux organismes communautaires.

Juillet : Le projet-pilote mort avant d'être né, Stella se joint donc à cinq autres groupes communautaires pour démarrer le Projet d'Intervention de mi­lieu qui vise à établir un dialogue dans le Centre-Sud entre les travailleurs et travailleuses du sexe, les résidentEs, la police, les organismes communautaires et les commerçantEs.

Août : Dans le but de calmer les tensions dans le voisinage, Claudia, prostituée de rue du Centre-Sud, crée en collabora­tion avec Spectre de Rue un dépliant visant à sensibiliser les travailleuses du sexe ainsi que leurs clients aux préoc­cupations des autres résidents.

2000-2002
Peu d'activités au Comité montréalais, qui se cherche une nouvelle vocation.

2002
Automne : Le Projet de milieu entre­prend un travail de porte-à-porte qui s'échelonnera sur plusieurs mois. Dans le Centre-Sud, notre travailleuse de milieu discute avec les résidents des problèmes reliés au travail du sexe, de la pauvreté, de l'exclusion sociale et des politiques locales. Tout au long de l'année, les discussions se poursuiv­ent au CitiBar avec les travailleuses et travailleurs du sexe.

Février : Nouvelles orientations politiques du comité et changement à la mairie. Mise sur pied du Comité insti­tutionnel Régie régionale-Police-Ville avec un pouvoir décisionnel.

2003
Mars : Le Projet de milieu présente le bilan de ses activités. Travailleurs communautaires, commerçants, policiers et travailleuses du sexe s'entendent pour dire que le dialogue est essentiel et doit se poursuivre. Une travailleuse du sexe présente af­firme toutefois que, malgré les efforts, rien n'a changé : elle craint toujours la police!

Juin : Le Projet de milieu organise un dernier pique-nique estival dans le Centre-Sud. Résidentes, travailleuses du sexe et autres dégustent de la fon­due au chocolat et le projet prend fin en beauté.

2004
L'année 2004 marque le retrait des organismes communautaires du Comité permanent, insatisfaits du rôle d'exécutants et de caution qu'on veut leur faire jouer.

Mai : Le Comité institutionnel rend pub­lic son plan d'action montréalais sur la prostitution de rue adulte - 2004-2005.

2004-2005
Augmentation du nombre d'arrestations et de la durée des sé­jours en prison.

Le manque de leadership politique par rapport aux problématiques so­ciales fait piétiner le dossier. C'est le statu quo, pire encore, le retour à la case départ.

Page reliée : Je me souviens du projet-pilote, Marie-Claude Charlebois