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ConStellation - Par et pour les travailleuses du sexe

par Marie-Claude Charlebois

Le 14 février 1995, lorsque les membres du comité de sélection responsables d'embaucher la première équipe de Stella m'ont demandé quels types de projets pourrions-nous faire avec les travailleuses du sexe qui viendront à Stella, j'ai répondu : un magazine! Je ne pense pas que ce soit précisément cela qui ait fait en sorte que je joigne l'équipe de Stella, mais dès que je suis officiellement devenue Stellienne, j'ai compris que cette idée n'était ni farfelue, ni nouvelle : Grecques, Brésiliennes, Américaines et Belges avaient déjà leur magazine!

Lors de la première année d'existence de Stella, alors à mille lieux du projet de magazine, nous étions affairées à promouvoir l'organisme, embryonnaire et immature, auprès de femmes davantage habituées aux réprimandes policières et aux sollicitations d'apôtres de la moralité prétendant vouloir les sauver, qu'aux déclarations d'ex-prostituées et de danseuses, impatientes de révéler au grand jour les vrais visages du travail du sexe. Cette première année a été le fondement d'une communauté dont ConStellation, je crois, est l'incarnation.

Ce n'est qu'en septembre 1996, 18 mois après l'ouverture de Stella, et ce, afin d'épater nos homologues internationales de passage à Montréal pour la conférence Quand le sexe travaille, que Stella publie le ConStellation #1. Ne comportant aucun article ou illustration signés par une travailleuse du sexe, ce premier numéro équivaut à peine à ce que l'on retrouve aujourd'hui dans la Liste des mauvais clients publiée mensuellement. Toutefois nous en étions très fières et je croyais sincèrement avoir réalisé quelque chose d'important. Il reste que ce ConStellation est le premier d'une longue liste de documents produits par Stella à avoir franchi les frontières du Red Light!

D'abord photocopié maison sur du papier aux allures des années 1980 rendant sa lecture quasi insupportable, ConStellation se pare aujourd'hui d'une robe colorée aux illustrations mémorables ainsi qu'aux «centerfold» déconcertants et peut vanter ses numéros de plus de 100 pages, publiés à 3 000 exemplaires grâce à ses nombreuses collaboratrices, illustratrices et photographes, journalistes, poètes et correctrices, conteuses et intellectuelles.

Fidèles, les travailleuses du sexe qui font de ConStellation son succès, forment une voix essentielle pour l'ensemble des femmes de l'industrie du sexe tout en créant un sentiment de communauté. Distribué directement aux travailleuses du sexe par l'équipe terrain de Stella, ConStellation se trouve également en bibliothèque, dans les salles d'attente de quelques cliniques et même en kiosque. Ainsi, en plus de sortir les femmes de l'isolement et de l'anonymat, il défend auprès du grand public la décriminalisation du travail du sexe et l'idéologie globale du mouvement international pour les droits des travailleuses et travailleurs du sexe.

Dans ConStellation, nous exprimons notre vision sans censure. Aucun réalisateur ne coupe l'essentiel au montage, aucun abolitionniste ne nous traite d'aliénées en direct, aucun journaliste de la presse ne met ses mots dans notre bouche. Enfin nous sommes les rédactrices en chef. C'est notre média, notre ligne éditoriale.

Lorsqu'on est une conceptrice de magazine, on aime avant tout la combinaison de petites anecdotes, de brèves nouvelles culturelles, de reportages en profondeur, d'interviews divers, d'illustrations, de photos, de jeux et de design. Bref, on aime y revenir! ConStellation est tout ça. Et si ConStellation est tout ça, c'est parce que les femmes dont il en est question ont toujours pris part de façon active à la société et ont laissé un héritage dont l'ensemble de la société bénéficie. Qu'il s'agisse d'une recette de pâtes italiennes du XIXe siècle ou d'une compréhension unique de la sexualité, les travailleuses du sexe sont omniprésentes dans l'histoire de l'humanité et leurs réalisations permettront de publier encore de nombreux ConStellation.

Alors que nous nous faisons plaisir et que nous créons, ceux et celles qui depuis toujours tentent de nous contrôler ont pour leur part réussi à imposer un héritage lourd de conséquences sur nos vies personnelles et professionnelles. Vous pouvez en témoigner amplement en feuilletant ConStellation. Plus sournoisement, cet héritage, souvent trahi dans notre langage, affecte aussi l'ensemble de la société et va jusqu'à contribuer aux inégalités entre les sexes. C'est aussi cela que l'on parvient à démontrer à travers ConStellation. Dans ses pages, on apprend l'origine d'expressions courantes de la langue française telles que pétasse et bordel et on se surprend des récurrences historiques concernant la discrimination systémique vécue par les prostituées. Que l'on soit en France au Moyen Âge ou à Montréal, au coin d'Ontario et Saint-André, 500 ans plus tard, si on est pute, des mesures spéciales discriminatoires sont appliquées envers nous par les forces de l'ordre. ConStellation, ce sont des travailleuses du sexe qui se racontent, qui réinterprètent ce que l'on a toujours cru savoir.

Pas facile de produire un magazine. Pensons contenu, illustrations, corrections, graphisme, impression, traductions, recherche, coordination, photos, distribution... Cela ne finit plus. Pour faciliter les choses, un peu d'argent ne fait pas de tort. Avec l'idéal de pouvoir payer les collaboratrices et autres participantes au magazine et d'être en mesure de soutenir les frais de base de sa production, nous avons longuement exploré les possibilités de financement. Aucun bailleur de fonds ne subventionne les magazines d'organisations telles que Stella : ConStellation doit se séparer de Stella et devenir indépendant afin de recevoir un financement adéquat. La seule possibilité, l'option que nous avons mise en application depuis maintenant trois numéros, est la subvention par numéro présentant des sujets ciblés qui cadrent avec les priorités de ministères tels la santé et la prison. Oublions le financement récurrent, c'est toujours à recommencer.

Nous avons pesé le pour et le contre de l'incorporation de ConStellation. Certes, ce serait intéressant, mais le magazine devrait avoir recours à de la publicité pour survivre et s'assurer d'une diffusion grandissante, concession que nous ne sommes pas prêtes à faire. Aussi, il faut souligner que le fait que ConStellation soit produit au sein de l'équipe de Stella crée un important sentiment de fierté et d'accomplissement collectif. Il est un outil rassembleur auquel toute l'équipe et la communauté stellaire peut participer, des filles du bureau aux filles de terrain, en passant par les bénévoles et les membres du CA.

Malgré les 15 numéros de ConStellation, les centaines de présentations et les milliers d'entrevues accordées aux médias par les porte-parole de Stella et de la Coalition pour les droits des travailleuses et travailleurs du sexe depuis maintenant 10 ans, plusieurs personnes ne comprennent toujours pas notre discours et nous accusent de toutes sortes d'aberrations. Selon le mouvement abolitionniste, nous aurions glorifié la prostitution des enfants, embelli le visage de la prostitution en racontant des histoires de «happy hooker», etc. Chaque fois que j'entend ce genre de fausseté sur notre mouvement, je me dis toujours que ces personnes sont de très mauvaise foi ou qu'elles ne sont jamais tombées sur un numéro de ConStellation. Par la diversité des réalités qu'il présente, je crois sincèrement que ConStellation, à l'instar d'autres magazines de travailleuses du sexe, est le meilleur représentant que nous ayons car il s'avère être bien plus révélateur qu'une panoplie d'études et d'ouvrages aux statistiques absurdes.

Si vous ne comprenez pas Stella, si vous croyez toutes les sornettes que l'on véhicule sur notre mouvement, abonnez-vous à ConStellation! Vous y trouverez les réponses à vos questions tout en permettant la continuité de notre magazine.

Ayant eu la chance d'être la principale coordonnatrice et graphiste du magazine, je profite de cette occasion pour remercier toutes les personnes qui ont contribué, de près comme de loin, à la conception de ConStellation. De tous les projets sur lesquels j'ai travaillé jusqu'à maintenant, à Stella ou ailleurs, c'est de loin celui que je préfère, celui qui m'est le plus cher.

Je tiens sincèrement à souligner le travail exceptionnel de certaines femmes pour leur apport considérable au ConStellation.

Les principales illustratrices et photographes : MGR Mady, Karo, Lainie, Mia Dee, Martine Birobent et KD.
Les principales collaboratrices au contenu : Ana Louise, Saphire, Lainie, Roxane Nadeau, Marianne Matte, Viviane Namaste, Farah, Rebecca Stacey, Shirley, Neige, Niko et Lyne Corriveau, Miss Pat.
Merci à Karo, Lainie et Marie-Neige pour leur créativité débordante.
Et merci à toute l'équipe terrain qui récolte les articles un peu partout où elle passe!