Présentation au conseil d’administration de la Fédération des femmes du Québec
Claire Thiboutot, Stella, 5 février 2005
Quelle est notre position?
La position de Stella, c’est d’abord un parti pris pour la vie. Stella est né dans le contexte de l’épidémie du VIH-sida. Au début de l’épidémie, les autorités publiques se demandaient s’il ne serait pas opportun d’imposer aux prostituées des examens médicaux et des tests de dépistage du VIH obligatoires. Et ce, afin d’éviter que des femmes infectent leurs clients qui à leur tour infecteraient leurs épouses qui transmettraient alors le virus à leurs enfants.
Nous avons refusé cette mesure de contrôle social et médical supplémentaire, qui se souciait de toute façon peu de notre sort, arguant que nous avions nous-mêmes un intérêt à nous protéger, que nous avions déjà développé des stratégies de protection – le VIH n’étant pas la première infection transmissible par le sexe ou par le sang (ITSS) de l’histoire – qu’il fallait plutôt renforcer ces stratégies et combattre les obstacles structurels minant nos efforts. Nous n’allions certainement pas devenir les nouvelles boucs émissaires de cette épidémie.
Stella, c’est aussi un espace de solidarité où se côtoient femmes, travesties et transsexuelles, haïtiennes, Inuits, Autochtones et blanches; pauvres et moins pauvres, usagères de drogues ou itinérantes, séropositives ou femmes infectées par l’hépatite C, danseuses, escortes ou putes de rue. Stella, c’est un lieu où l’on parle et diffuse l’information dans plusieurs langues : français, anglais, inuktituk, espagnol, créole, roumain, thaï, etc.
Stella, c’est une présence constante dans les rues de Montréal, les bars, les agences, les salons de massage. Le soir et la nuit. C’est une oreille attentive, un accompagnement selon les besoins. C’est défendre les droits humains fondamentaux. À minuit le soir, défendre l’accès à des soins en accompagnant à l’urgence de l’Hôpital Saint-Luc une femme usagère de drogue par injection (UDI) qui n’a pas dormi depuis trois jours. Se taper l’attitude hostile du personnel soignant, leurs peurs. Insister. Deux fois par mois, c’est aussi donner accès à des soins dans nos propres murs. Aux sans-papiers. À celles qui les ont perdus. À celles qui viennent d’ailleurs et qui sont sans statut. Sans poser de questions, offrir un service anonyme et confidentiel.
C’est aussi une présence régulière à l’intérieur des murs des prisons Tanguay et de Joliette. Des accompagnements à la cour, à la Régie du logement, à l’IVAC, à la DPJ.
Y en a qui disent qu’on a une vision "glamour" du travail du sexe : comment pourrions-nous, nous qui avons longtemps travaillé dans le milieu et qui en arpentons encore tous les jours tous ses recoins? Et qui savons bien que ce n’est pas rose partout et tous les jours. Que tout n’est pas noir ou blanc. Qu’il y a bien des zones grises. Que plusieurs de nos sœurs souffrent de la pauvreté, du sort réservé aux femmes autochtones, de la criminalisation des drogues, de la violence des hommes. Que même celles d’entre nous qui ont des conditions de travail correctes ne sont pas à l’abri des préjugés, de la violence d’un client, de la brutalité policière, d’une arrestation abusive.
Y en a qui disent que nous défendons le droit de se prostituer au nom des libertés individuelles. C’est faux. Regardez attentivement les chartes des droits et libertés québécoises, canadiennes, internationales. Ce droit n’existe nulle part. Ce que l’on revendique, c’est le respect des droits humains fondamentaux pour les personnes qui se prostituent ou qui exercent une forme ou une autre de travail du sexe. Ces droits humains sont bafoués pour la plupart : droit à la dignité, droit à l’accès à des soins, droit à un traitement équitable au niveau de la justice. Au lieu de ça, on est plus souvent qu’autrement traitées comme des criminelles, des loques humaines, des délinquantes, des pauvres petites.
Vous vous dites peut-être : oui, ok pour les droits humains, mais si c’était ma fille? NOUS SOMMES vos filles. Nous sommes des sœurs, des amies, des mères. Regardez autour de vous. Il y a des milliers de femmes qui font du travail du sexe. Il y en a peut-être une parmi vous qui l’a déjà fait. Oserait-elle vous en parler? Il y en a peut-être une autour de vous. Est-ce que votre fille, votre meilleure amie, votre sœur oseraient vous en parler? Est-ce que vous seriez prête à l’écouter? À la soutenir? Parce que nous, on a souvent peur d’en parler de ce que l’on fait. Peur d’être jugées. Un ministre québécois est allé jusqu'à renier sa fille publiquement parce qu’elle est danseuse. Si votre fille le faisait, ne préfériez-vous pas qu’elle soit le mieux outillée possible et qu’elle le fasse dans les meilleures conditions possibles? En attendant qu’elle passe à autre chose? À son rythme à elle? C’est principalement ça qu’on fait à Stella, soutenir et accompagner sans juger. Et depuis 10 ans, des milliers de femmes, de travesties et de transsexuelles ont profité de ce soutien. On en a accompagné des dizaines pendant qu’elles cheminaient vers autre chose. Plusieurs reviennent toujours même après avoir arrêté leurs activités. Parce que c’est un des rares lieux où elles peuvent parler de cette période de leur vie, de cette expérience. À l’aise.
Pour nous, ce n’est pas suffisant de décriminaliser les activités des personnes qui le font. Il faut décriminaliser aussi le reste des acteurs : clients, propriétaires d’agence, de bordels, etc. Tant et aussi longtemps qu’une des parties impliquées reste criminalisée, les activités restent clandestines et contrôlées en partie par les petits caïds, les gros bonnets, les trafiquants de toutes sortes et le crime organisé. Favorisant au passage la corruption policière et les abus de toutes sortes. Nos revendications ne font pas le bonheur de ces gens là, croyez-le. On a eu des vitrines cassées, des pigeons morts sur le pas de nos portes. Des consoeurs ont déjà payé de leurs vies leurs engagements militants, en Thaïlande, en Inde et en Argentine notamment.
Il faut décriminaliser toutes les parties parce qu’on constate qu’ici même à Montréal, quand la section Moralité, alcool et stupéfiant (MAS) du SPVM déclenche ses opérations clients, le contexte et l’environnement de la rue deviennent encore plus dangereux. Ces opérations répressives, de même que celles qui visent les femmes, hommes, travesties et transsexuelles sur la rue se sont intensifiées au cours des quatre dernières années. On est passé de 38 arrestations pour sollicitation (article 213 du Code criminel) en 2001 à 715 pour les 9 premiers mois de 2004. Au centre-ville de Montréal, la situation n’a jamais été aussi difficile, tendue et violente. Cynthia, femme abénakis, n’est plus là pour en témoigner, elle qui fut assassinée récemment, premier meurtre de l’année 2005. Combien d’autres seront victimes du plan de revitalisation urbaine de la Ville de Montréal avant que l’on ne réagisse? N’a-t-on rien appris de l’affaire Pickton?
Aucun pays n’a complètement décriminalisé les pratiques. Aucun pays n’est arrivé à une prise en charge civile et civilisée de la question. Des changements ont eu lieu à certains endroits, améliorant certains contextes, mais souvent en laissant pour compte les plus fragiles, les plus marginalisées, les sans-statut.
Quels sont les enjeux actuels et qu’attendons-nous de la FFQ?
Il faut lutter contre la pauvreté avant tout. Lutter contre la précarisation des conditions de vie des femmes, ici et partout dans le monde.
Il faut aussi lutter contre une mondialisation économique néolibérale qui favorise la libre circulation des biens mais non des personnes. Il faut lutter contre les politiques qui favorisent l’immigration illégale et le trafic des personnes. Entendons-nous : on est contre la coercition, le trafic, l’exploitation, l’esclavage dans tous les contextes.
Mais le scandale, c’est que quand les femmes migrent, c’est pour être cantonnées dans des secteurs traditionnels : soins des enfants et des malades, services domestiques, reproductifs ou sexuels. C’est pour occuper des emplois mal payés, pas toujours reconnus et souvent peu valorisés : gardienne d’enfants, travailleuse domestique, infirmière, ouvrière de sweatshop, mère porteuse, serveuse, danseuse, employée de salons de massage. Ce n’est pas près de changer, alors on a toutes besoin de bonnes conditions de travail.
Il faut demander l’arrêt des opérations répressives au nom de la revitalisation urbaine. Opérations qui minent les efforts de prévention avec pour conséquence plus de violence, plus de problèmes de santé. Il faut demander l’arrêt de toutes les opérations, celles qui visent les femmes comme celles qui visent les clients.
L’arrêt aussi des descentes de police dans les salons de massage. Au nom d’opérations anti-trafic, de "Rescue and Rehabilitation". On ne peut pas avoir de condoms au cas où la police débarquerait. En attendant, les salons roulent et les femmes prennent des risques.
Il faut lutter contre la criminalisation de la pauvreté des femmes : les prisons sont pleines. En attendant qu’on les vide, il faut des ressources accrues pour les services de santé en prison, qui sont débordées. Parce que les femmes en prison sont plus malades, l’hépatite C étant un des plus gros problèmes.
Il faut demander le CHUM au centre-ville parce qu’on a besoin de conserver les services à proximité des plus démunies. Urgence, toxico, méthadone, santé mentale. Pour les itinérantes, les putes de rue, les héroïnomanes et les autres.
On a besoin de solidarités.
Documents présentés :
Brochure Virus de l’hépatite C, version française/anglaise et version inuktitut
Dépliant "Travailleuses du sexe, informons-nous! Les opérations de la "moralité" dans les quartiers de Montréal". Versions française et roumaine.
Dépliant "VIH-sida", version thaïlandaise.
Chronique InterStellaire, journal l’Itinéraire, février 2005.
Documents déposés :
Dépliant promotionnel de Stella
Bulletin Stellaire, édition de février 2005, Spécial 10e anniversaire
Page reliée : Stella et le mouvement des femmes au Québec, Jocelyne Lamoureux, ConStellation Spécial Stella 10 ans, 2005
