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1975-1995. Le mouvement des prostituées : bientôt 20 ans

Claire Thiboutot, Perspective, automne 1994

L’année académique qui s’amorce sera ponctuée d’importants anniversaires pour les prostituées* d’ici et d’ailleurs. Durant l’hiver 1995, les prostituées célébreront le vingtième anniversaire du mouvement pour la défense des droits des prostituées, dix ans d’organisation internationale et la troisième année d’existence de l’Association québécoise des travailleuses et travailleurs du sexe.


Le mouvement des prostituées a pris naissance au milieu des années soixante-dix dans la foulée des mouvements gais et féministes et au cœur de plusieurs tendances contradictoires : l’accroissement de la répression envers la prostitution dans la plupart des pays occidentaux d’une part, et la reconnaissance des droits des minorités sexuelles et du droit des femmes à contrôler leurs propres corps, d’autre part. Les prostituées de l’époque se sont regroupées et ont revendiqué leurs droits comme femmes, travailleuses et minorité sexuelle.

Occupation de 1975 à LyonL’un des premiers groupes de prostituées à faire son apparition fut COYOTE, groupe fondé par Margo St-James à San Francisco en 1973. Toutefois c’est en 1975, à la suite de la grève des prostituées de Lyon – "notre Stonewall à nous", disait une prostituée new-yorkaise – que sont nées plusieurs organisations de prostituées dans différentes villes d’Europe et d’Amérique du Nord. Les prostituées de Lyon avaient occupé pendant plusieurs jours une des églises de la ville pour protester contre l’inefficacité des policiers à résoudre les meurtres consécutifs de plusieurs femmes. En plus de ces protestations envers une protection inadéquate de la part des services policiers, ces manifestantes dénonçaient l’augmentation du nombre des amendes et des emprisonnements ainsi que l’implication du chef de la police dans l’exploitation des prostituées.

Dans les mois qui suivirent les événements de Lyon, l’idée d’une organisation internationale pour la défense des droits des prostituées fut discutée lors d’une rencontre à Paris entre Margo St-James, Simone de Beauvoir et des prostituées américaines et françaises. Mais ce n’est qu’en 1985, lors du premier congrès mondial des prostituées à Amsterdam, qu’eut lieu la création de l’International Committee for Prostitutes’ Rights (ICPR), comité coordonné par Gail Pheterson et Margo St-James. Le comité devint réellement international l’année suivante avec la participation au deuxième congrès mondial à Bruxelles de représentantes de groupes sud-américains, africains et asiatiques. Le Canada fut représenté à ces deux congrès par Peggy Miller et Danny Cockerline, tous les deux du Canadian Organization for the Rights of Prostitutes (CORP) qui opère à Toronto depuis 1983.

Au Québec, une première tentative d’organisation des prostituées a eu lieu au début de l’année 1986, dans les mois qui suivirent l’adoption de la loi C-49 sur la sollicitation. L’Alliance pour la sécurité des prostituées (ASP) s’est dissoute après quelques mois d’existence. Ce n’est que quelques années plus tard que l’Association québécoise des travailleuses et travailleurs du sexe (AQTTS) fut créée, lors de la rencontre entre Gail Pheterson et de prostituées, stripteaseuses et féministes montréalaises durant un congrès organisé par le PIAM (Projet d’intervention auprès des mineur-e-s prostitué-e-s) en avril 1992 à l’UQAM.

International Committee for Prostitutes RightsL’AQTTS reprend en grande partie les objectifs poursuivis par l’ICPR, objectifs compilés dans deux documents rédigés lors des congrès internationaux d’Amsterdam et de Bruxelles : la Charte mondiale des droits des prostituées et la Déclaration sur la prostitution et les droits humains. Le premier de ces documents touche principalement à un ensemble de revendications portant sur les conditions de travail, les droits humains et la santé des prostituées. La toute première revendication contenue dans cette Charte est la demande pour la décriminalisation de tous les aspects rattachés à la prostitution adulte résultant d’une décision individuelle. En privilégiant l’utilisation du terme "décision individuelle", les rédactrices de la Charte ont voulu souligner que, si la prostitution peut être l’objet d’un choix, ce choix est toutefois souvent limité (comme bien d’autres) dans une société traversée par les rapports hiérarchisés de sexe, de race et de classe.

La Charte reconnaît aussi les différentes formes de prostitution et demande que, parallèlement à la décriminalisation de la prostitution, soient partout renforcées les lois en matière de fraude, de coercition, de violence, d’abus sexuel, de viol et de racisme à l’intérieur comme à l’extérieur des contextes de prostitution. En demandant ainsi que la prostitution soit décriminalisée, les prostituées de l’ICPR et de l’AQTTS ne cherchent pas à obtenir la reconnaissance de droits spécifiques comme prostituées et la légalisation de la prostitution. Elles demandent plutôt la reconnaissance des droits des prostituées comme citoyennes.

Après vingt ans de lutte, les choses ont bien changé et si peu changé à la fois. À Montréal comme dans la plupart des grandes villes d’Amérique du Nord, nous avons assisté pendant les dernières années à une expansion effrénée de l’industrie du sexe en général. Parallèlement à cette expansion, on a aussi vu s’accroître la répression, le harcèlement et la violence à l’égard des prostituées. À Montréal, cette situation est particulièrement notable en ce qui concerne la prostitution de rue dans le quartier environnant l’UQAM. Les prostituées n’ont pas échappé aux tentatives policières de "nettoyage" des bars, des rues et parcs avoisinant l’université. Depuis au moins deux ans, cette activité s’est intensifiée au point de diminuer de façon importante le sentiment de sécurité des prostituées. En plus de faire face à un accroissement des contraventions, les prostituées sont parfois l’objet d’insultes et de violence physique de la part des policiers. Ces violences prennent aussi quelquefois la forme de destruction de matériel tels condoms, cartes d’identité et d’assurance-maladie augmentant ainsi leur vulnérabilité en matière de santé. De plus, le harcèlement des policiers au cours des années a provoqué d’importants déplacements de la prostitution vers les quartiers résidentiels. Cet éparpillement forcé rend les prostituées plus vulnérables.

Mais comme on a pu le voir clairement à l’été 1993, c’est aussi à la violence de leurs concitoyens en colère qu’elles font face parfois. Poussées hors du centre-ville et rejetées des quartiers résidentiels, la situation actuelle des prostituées de rue à Montréal est de plus en plus précaire. Que ce soit sous prétexte d’appliquer des lois, par peur du sida ou pour cause de réaménagements urbains, les droits humains les plus fondamentaux de plusieurs centaines de femmes et d’hommes sont littéralement bafoués de façon quotidienne.

Dans un climat social déjà empreint de violence sous toutes ses formes, devant l’accroissement de la pauvreté chez les femmes en général et l’augmentation des violences qui leur sont faites, il serait peut-être utile de se rappeler que respecter les droits humains, c’est aussi respecter ceux des prostituées de son quartier.

Sources :
Bell S., 1994. Reading, Writing and Rewriting the Prostitute Body. Indianapolis: Indiana University Press
Pheterson G., 1989. A Vindication of the Rights of Whores. Seatlle: Seal Press
Singer L., 1993. Erotic, welfare, sexual theory and politics in the age of epidemis. New York:Routeledge

*Le mouvement pour la défense des droits des prostituées s’adresse tout autant aux hommes qu’aux femmes prostitués ainsi qu’à ceux et celles stigmatisés comme tels. Je privilégie l’emploi du féminin dans ce texte étant donné la prédominance des femmes dans l’industrie du sexe en général.

Pages reliées :  
Mobilisations de prostituées, Lilian Mathieu, 2001
Débat d’étudiant-es avec des prostituées à l’université de Lyon II, 1976
A decade and a half of struggle: the prostitutes' movement, Roberta Perkins, 1991 
Gestion de l'industrie du sexe à Montréal : prohibition et profil, Karen Herland, 1999
Chronologie de quelques événements concernant le travail du sexe, Mélodie