L'inclusion des travailleuses du sexe dans le mouvement des femmes du Québec
Participant à des manifestations depuis l'époque des "Nous aurons les enfants que nous voulons!" du début des années 1970, j'avoue que trop souvent elles n'arrivent plus à alimenter mes batteries de militante. Elles m'apparaissent par trop semblables les unes aux autres tandis que les discours qu'on y entend ne soulèvent généralement pas mon enthousiasme même quand je suis d'accord avec ce qui se dit.
Je n'ai pas eu de misère avec mes batteries quand j'ai participé à l'intervention théâtrale que réalisait Stella le 9 octobre 2000 dans le cadre de la Marche des femmes de l'est de Montréal. Sa créativité, son audace et la jeunesse d'une majorité des participantes - c'est si rare dans le mouvement des femmes d'ici! - étaient on ne peut plus rafraîchissantes.
Le trajet de la marche passant devant les quartiers généraux de Stella, c'est à notre façon que nous avons tenté de sensibiliser les marcheuses et marcheurs aux réalités vécues par les travailleuses du sexe. D'abord accueillis par une bannière reprenant l'essentiel de la revendication de la Coalition pour les droits des travailleuses et travailleurs du sexe : Arrêtons la violence, arrêtons le mépris!, nous leur apparaissions juchées sur des blocs de ciment et portant les vêtements de travail habituels des travailleuses du sexe, un peu frisquets pour la saison mais il faut ce qu'il faut, les yeux masqués pour rappeler qu'elles doivent cacher leur identité. L'une d'entre nous avait son bébé dans les bras. Des musiciennes faisaient entendre ce qui se passe dans le coeur d'une travailleuse du sexe qu'on harcèle, pourchasse, arrête : quelque chose d'heavy.
Une autre était enchaînée à une cible transpercée de flèches portant les mots mépris, intolérance, préjugés, lois, haine... Sur un balcon, une prostituée se faisait taper dessus par un client puis par un policier puis par un client puis par un policier et ainsi de suite. Aussi lassant que dans la vraie vie. Dans nos vitrines garnies de barreaux et devant la porte grillagée de notre local, des travailleuses du sexe criaient des slogans : Luttez contre la pauvreté, pas contre les prostituées. Sur une autre bannière descendant du toit, on lisait On ne veut plus nos soeurs, nos mères, nos filles, nos amies, nos amoures en prison! tandis qu'une corde à linge portait d'autres messages peints sur des draps épinglés parmi des sous-vêtements : Sexe payé n'égale pas violence en option.
"Nous passions devant la Maison Stella, moment fort émouvant, instant de vérité, de vérification de notre solidarité. Oui, nos cris de solidarité venaient du dedans, tout à coup le slogan se faisait chair en nous." |
Du jamais vu dans une manifestation féministe d'ici! Les personnes qui sont passées par là l'ont beaucoup racontée à celles qui l'ont ratée. Nous pensons avoir fait honneur au prix Idola Saint-Jean, mention spéciale audace et détermination, que la Fédération des femmes du Québec (FFQ) nous a remis en mai 2000. La cohérence avec soi-même, y a que ça de vrai.
Tant sa préparation que l'intervention en soi ont été énergisantes pour l'équipe de Stella. La journée s'est vécue comme un moment historique. Nous faisions partie d'un événement aussi important pour le mouvement des femmes que la Marche mondiale. Nous faisions notre entrée par la grande porte dans le mouvement féministe tout en nous affirmant telles que nous sommes. Pour des femmes méprisées, criminalisées, jugées, stigmatisées, exclues ou au mieux, prises en pitié, faire partie du mouvement des femmes à part entière est d'une importance capitale. Nous ne méritons pas moins.
Même si la Coalition nationale des femmes pour l'élimination de la pauvreté et de la violence faite aux femmes a jugé prématuré de soutenir la décriminalisation et la déjudiciarisation du travail du sexe, elle a porté une revendication importante pour nous : l'élimination de la violence et de la discrimination à l'égard des travailleuses du sexe, notamment dans leurs rapports avec les services sociaux, judiciaires, policiers et de santé. Le 12 octobre 2000, le gouvernement québécois répondait à cette revendication en promettant de mettre sur pied un comité de travail intersectoriel dirigé par le ministère de la Justice. Ce n'est pas rien.
Tout au long du processus conduisant aux événements de la Marche organisés au Québec, un comité de la FFQ dont Stella fait partie a continué à débattre des questions entourant le travail du sexe. Un rapport faisant état des réflexions et des recommandations de ce comité sera distribué et soumis sous peu à l'ensemble des groupes membres de la FFQ. Le débat est encore loin d'être terminé. Une chose est sûre cependant : nous ferons notre possible pour continuer à expliquer le point de vue des travailleuses du sexe tout en soutenant les autres revendications de la Coalition nationale.
Nicole Nepton avec la collaboration de Claire Thiboutot de Stella, 14 février 2001
Pages reliées :
Extrait de "Sexe de rue" : Anna-Louise explique les impacts de la criminalisation du travail du sexe
Rencontre avec Françoise David, Lyne Corriveau, ConStellation Spécial Politique, 2000
