Mes débuts furent miraculeux
J’ai commencé à danser beaucoup parce que ça me faisait peur et que les peurs imaginaires, je n’ai pas de respect pour ça. C’était au Bar des Miracles dans les jeunes années 1980. Le doorman m'a demandé quelles tounes je voulais pour mon show. J'ai regardé les titres du juke-box mais rien de rien ne me disait rien. Il m’en a choisi trois du répertoire officiel des topless de l’époque et allez hop. Il m’a demandé sous quel nom je dansais. Nous étions sur la rue Rachel, j’habitais au coin de Rachel, j’ai dit Rachel. Y avait une douche sur le stage. Nous en prenions chacune une un moment donné. Ah bon. En rentrant chez moi, je me suis retrouvée par erreur sur le toit de la maison plutôt que dans mon logement situé juste en dessous. J’étais lessivée, mais propre. Ça s’est arrangé dès que j’ai pu m’équiper de jambes officielles de topless qui permettent de tenir pendant des heures et des heures et que je monte et que je descend et ainsi de suite.
J’ai vite quitté le Bar des Miracles parce qu’il offrait trop de chaises vides. Je me suis mise à magasiner les clubs de Montréal. Il y en avait pratiquement à tous les coins de rue. Leur principale caractéristique était leur collection de chaises vides. Je demandais aux autres filles ce qu’elles en pensaient et la réponse généralisée était "moé je m’arrange ben, je sors mon brun toé jours". Y a pas longtemps j’en entendais une dans un bus qui disait "moé je m’arrange ben, je sors mon brun toé jours". Dans les clubs, le temps s’arrête, les prix sont stables, les bruns aussi.
Je suis allée voir comment c’était en Ontario. Au lieu de chaises vides, là-bas ils avaient d’impressionnantes collections de casquettes de petits garçons. Des casqués me sortaient de temps en temps un "Gee! What a strange human being!". C’est vrai qu’avec mes 6 pieds chaussée haut, mon petit modèle de seins légers pour le dos et ma collection de 45 tours hors répertoire officiel, ça devait être un peu mêlant. Ça leur prend des repères, des prix stables, des clubs semblables et ainsi de suite, ce qui ne m’a pas empêchée de faire l’Ontario de Timmins à Windsor. Quand j’ai eu mon plein de casquettes, j’ai terminé ma carrière au Cléopâtre avec des chaises pleines et des gros trous effilochés dans le tapis qui s’accrochaient aux talons, mais c’était surtout les filles que je trouvais attachantes.
The Pretenders : Brass In Pocket
J’ai arrêté de danser quand je me suis rendu compte que je ne savais plus trop quelle semaine on était, celle d’avant, celle d’après ou bien l’autre, elles se ressemblaient toutes. J’étais d’autant plus mêlée que j’avais l’âme tout éraflée, pas tant par mon travail que par les jugements des personnes de l’extérieur du milieu. Ce n’était pas de danser qui était avilissant mais ce qu’on me pitchait comme préjugés à l’extérieur du club. Lessivée j’étais et mes jambes de danseuse n’y pouvaient rien.
Alors je me suis mise à occuper des emplois de mieux en mieux considérés, mais j’ai été étonnée de voir combien on peut y traiter le monde sans trop de respect. Les dépressions résultant de situations intenables au travail, j’avais jamais vu de danseuses passer par là. Ceux et celles qui m’avaient jugée ne m’avaient pas dit que c’était pire de leur bord. Ne pas le savoir leur permettaient de me faire la leçon. Vu que les illusions, je n’ai pas de respect pour ça tandis que j’en ai pour les belles de nuit, je suis allée voir ce qui se passait au conseil d’administration de Stella. Peut-être bien que je trouverai un moyen de remettre les préjugés à leur place, peut-être pas. À suivre.
Nicole Nepton, janvier 2001
Page reliée : C'est une pute, janvier 2002
