C’t’a mon tour de vous éjaculer dans’face
Dans la vie circulent des centaines d’hommes bourrés de Viagra qui, chaque soir après une séance de Net Porn, leur petit porno cérébral, partent sur la pointe des pieds, laissant une femme, selon eux frigide, perdue dans leur grand lit froid de l’oubli.
Ils circulent sur Sainte-Catherine jusqu’à Saint-Hubert, puis Ontario jusqu’à Alexandre-de-Sève, tapent l’asphalte de leurs fantasmes non avoués, de leur petite bitte sèche pis de leurs frustrations de la journée, plus plate que les hosties qu’ils vont gober pour se faire pardonner.
Ça circule sur Ontario, comme personne peut imaginer! Pour l’avoir vécu, pour m’être confondue aux parcomètres ou aux arrêts d’autobus les jours de pluie ou de tempête de neige. Ça circule sur toutes les rues de Montréal, sur toutes les rues des grandes villes, Notre-Dame-des-Anges et Saint-Anselme dans la Veille Capitale.
Quand tu sais regarder juste au-dessus du volant, droit dans leurs yeux jusque dans leurs queues, n’importe où, à n’importe quelle heure, les autos s’arrêtent à Montréal.
Je l’ai vécu, mais j’ai aussi été une fille battue, défaite, en fuite constante. En quête d’une meilleure dope à l’autre coin de rue, d’une seringue neuve dans le bas d’la ville, en fuite d’un client violent, en fuite de ce grand trou noir.
La nuit, toutes les putes sont belles, tous les jeans sont propres, la nuit toutes les chattes sont chaudes, la nuit tous les hommes sont en quête de conquêtes. Une décharge qui défoule, un interdit qui permet tout, un geste, une violence, un rôle qui détruit tout. Ils cherchent une machine, une belle avec des grosses boules ou carrément une qui a l’air de crever, c’est moins dérangeant. Comme ça, ils ont l’air de faire une bonne action, une oeuvre de charité. Une machine qui leur fera oublier l’espace de 50 piastres, leur dure, leur pénible réalité : leur femme veut plus les sucer...
De plus un plus ils s’en prennent à celles qu'ils ont payées, comme si leur argent et l’interdit de racoler leur donnaient le droit, l’espace d’un instant, d’être violents. Ce qu’ils ne savent pas, c’est que les 10 clients avant eux ont aussi été violents. Que les jeunes qui se prélassent toute la semaine sur internet à masturber leurs perversions, devant nous, travailleuses de rue, courtisanes des villes, ils se croient tout permis. Que même nous, nous nous faisons violence avec les milliers d’injections, les trillions de déceptions, tous les obus d'abus, comme si en se trouant la peau, les souffrances s'écouleraient, nous laissant ainsi dans l’irréel de nos actions, nos tentatives de résurrection...
Mais ce soir-là, quand le type avec son con de 50$... Pis là j’suis généreuse, parce qu’y en a qui nous arrivent avec 10$ en espérant tout avoir... Le pire dans tout ça c’est qu’y en qui, tellement découragées, tellement en manque d’un hit réussi, vont l'accepter, pis encore une fois passer à côté de la veine... L’effet d’la veine gonflée! Quoi de plus écoeurant! Si c’est de l’héro, c’est pas perdu, mais sinon...
C’est là que l’odeur de leurs puants d’pénis remonte dans la gorge pis que toute la rage humaine s’écoule de la mémoire. C’est là que tout’ les hits ratés, toutt’ les réveils chez un inconnu, en manque de toutt’, les débuts pénibles avant d’être buzzées remontent le courant de nos veines pis c’est là que, pour plusieurs d’entre nous, dans un instant de déprime totale, de désespoir absolu, de fatigue indescriptible, de honte qui fait si mal... c’est là que, prises d’épuisement, on fait confiance à un bon samaritain qui nous invite dans son petit 2 1/2 crasseux, c’est là qu’en “crashant” dans son lit, ce putain de bonhomme, profitant d’un corps inanimé, se défoule en secret pour nous passer l’herpès... qu’on aurait vu sinon. C’est le viol de l’inconscient qui fait si mal, qui nous rend si faibles sans trop savoir pourquoi, quand on marche toutes désarticulées par la mauvaise câlisse de dope, c’est là que sur le bord de la folie, on embarque avec n’importe qui.
C’est tout ça que cet enfoiré de client avec son écoeurant de 50$ reçoit en pleine face quand la fille profite du premier feu rouge pour se pousser. Pis c’est là que lui, à l’instant où la lumière passe au vert, accélère pour frapper la fille pis l’envoyer à l’hôpital, pis probablement à Tanguay ou Orsainville, parce que depuis 10 ans, elle accumule des tickets que la police distribue avec un si grand mépris en sachant très bien que quelques-uns d’entre eux (sergent-détective Machin-Chouette) se servent de leur badge pour intimider une jeune novice dans un coin noir : “Suce-moi gratis, sinon je t’embarque!”... Je l’sais pour l’avoir vécu à mes débuts.
J’suis en prison parce que je ne pouvais plus supporter de me faire abuser, de dealer le câlisse de p’tit prix en sachant très bien que vous en avez plein de collé, j’suis en prison parce que je n’avais plus peur de rien, j’suis en prison parce qu’à un moment donné, y’a plus de résistance pis ça éclate en violence, parce que toute la violence subie, infligée s’est transposée en vols à main armée...
J’suis en prison, mais câlisse que j’suis lucide.
Marianne Matte
