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3 août 2008 : Apprendre à naviguer sur la vague immense d’une conférence internationale - La cérémonie d’ouverture

par Marie-Eve Gauvin

Apprendre à naviguer sur la vague immense d’une conférence internationale
9h00 am. Je fais mon entrée sur le site immense de la conférence AIDS 2008. On sent l’effervescence des grands événements qui s’installe. Ça me rappelle un peu l’animation des marchés du dimanche quand les paysan-nes des villages descendent vers la ville pour y vendre leurs produits.

Loin de moi l’idée de comparer l’événement AIDS à un marché du SIDA, mais il y a quand même cette ville temporaire qui commence à prendre forme sous mes yeux. Les kiosques prennent vie, les murs sont tapissés d’affiches, une équipe d’innombrable bénévoles essaie de se multiplier afin de répondre aux demandes qui fusent de toutes parts. Le site est gigantesque et ça me prendra quelques aller-retours, détours et jurons pour me familiariser avec l’environnement.

Nous sommes sur le site de l’hippodrome de Mexico. Les passerelles installées sur les tapis de fausse pelouse qui verdissent le terrain environnant longent donc la piste des cavaliers en selle… SPÉCIAL.

Mes premières conférences!
Je me rends donc à ma toute première conférence. Je l’ai choisie davantage pour ce que m’inspire son thème Sexuality on the Table que pour ses liens directs avec le travail du sexe qui représente le fil conducteur de mon programme de la semaine.

Un panel de grosses têtes! Bon, je m’explique. Les «grosses têtes» sont pour moi les conférencières et conférenciers expérimentés qui savent faire de leur présentation une animation remplie d’un contenu qu’ils et elles ont l’habileté de rendre de manière approfondie et accessible. C’est le don de faire parler les données sans suivre le plan ni trop s’en égarer. Bref, le type de présentation qui m’allume vraiment.

Fernando Barragan est un pilier de l'agenda du ministère de la Santé et de l'Éducation du gouvernement espagnol. Il est docteur en pédagogie et directeur de la maîtrise en «Sexualité humaine y Genre» à Université de La Laguna (Tenerife). Sa présentation est décontractée, il maîtrise un sujet qui le passionne. Il a élaboré des ateliers d’éducation sexuelle pour les enfants et les adolescent-es. Dans ce programme, ce sont les jeunes qui décident ce qu'ils veulent étudier. Leurs choix déterminent les thèmes qui orienteront le dialogue.

Il soutient que l'éducation sexuelle, les gouvernements ne nous l'offriront jamais en cadeau. Il faut en imposer les contenus. Il dénonce aussi la culture hétérosexuelle, «institutionnelle et instituée qui constitue un modèle hégémonique». Finalement, il nous invite à identifier et à questionner les réflexes que nous avons quand nous abordons les cultures sexuelles à partir de la nôtre.

The importance of media in the prevention of HIV
La docteure en sexologie Anabel Ochoa (Mexico) est originaire d’Espagne. Elle étudie la sexualité des Mexicain-es depuis 20 ans et elle est écrivaine. Elle s’intéresse plus spécifiquement aux discours sur la sexualité dans les médias de communication de masse (radio, Internet, télévision). Elle est une habituée des grandes tribunes, c’est donc une véritable performance qu’elle livre.

Elle raconte qu’à son arrivée au Mexique les gens disaient «qu'ils n’avaient pas besoin d'éducation sexuelle puisqu’ils n'étaient pas pervers comme les Européens». Le mot «condom» était prohibé dans les médias, tandis que le mot pénis n’existait tout simplement pas. «Les monologues du vagin» étaient publicisés sous la bannière «Les monologues des femmes». «Comment pouvait-on faire la diffusion de la culture sexuelle dans les médias s'il n'y avait pas de vocabulaire pour aborder ce thème? D’ailleurs, comment aurait-il été possible d’aborder un sujet dont le nom ne se nomme pas?».

Heureusement, elle a vu la société mexicaine se transformer en 20 ans. Elle a réalisé des milliers de consultations auprès de Mexicains et de Mexicaines. Cela lui a permis d’être témoin des changements de mentalités ainsi que des importantes transformations quant aux perceptions et aux discours sur la sexualité. «Aujourd’hui les gens demandent, posent des questions. Ils/elles ne sont pas con-nes, ils veulent savoir! C’est le silence qui rend malade et qui tue.»

Dans "How to communicate my mom and dad that I'm gay and to have their love and support", David Barrios et Rinna Rieseld (Mexico) ont aussi abordé des sujets qui m’interpellent. Ils insistaient chacun-e sur l’importance de dire, d’aborder la sexualité, ses orientations, ses manifestations, ses multiples possibilités afin que le pouvoir des mots puisse servir à autre chose qu’à la multiplication des réflexes stigmatisants et discriminants que sous-tend le concept des «groupes à risques».

Ont aussi été soulignés l’importance de mettre de l’avant des projets de recherche et d’intervention qui misent sur la santé sexuelle liée à la possibilité de vivre des relations respectueuses, saines et positives. La santé sexuelle implique l'obligation de s'informer et d’agir pour garantir le respect des droits sexuels, qui sont plus souvent uniquement reconnus à travers la reproduction.

Les causes de l’homophobie et de la transphobie ont aussi été abordées en déplorant le fait que, dans la plupart des sociétés et des cultures, l'homme doit être diamétralement opposé à la femme dans ses comportements et ses habitus. Nous devons demeurer conscient-es de ce que ce modèle induit dans nos rapports aux différences.

Plus tard en après-midi, je me suis rendue à une conférence qui abordait le plaisir dans la sexualité. Plusieurs des projets présentés sont innovateurs et transférables. Je vous en présente quelques-uns présentés lors de la session Pleasure, Desire and Safer Sex: Can they Come Together? :

Sexing up female condoms, the launch of the new 'Global Mapping of Pleasure', and erotic safer-sex film clips
Le Pleasure Project présenté par Wendy Knerr (United Kingdom) suggère une alternative aux approches préventives qui insistent sur les aspects négatifs de la sexualité étroitement liés aux ITSS dont le VIH/Sida. Il invite plutôt à utiliser le plaisir pour promouvoir une sexualité sécuritaire et ce, à travers l’industrie pornographique.

Le Pleasure Project fournit des condoms pour femmes et hommes aux producteurs qui œuvrent dans les médias érotiques. Les intervenant-es les incitent ainsi à valoriser l’aspect préventif dans leurs films et autres moyens de diffusion. Le projet a aussi travaillé avec Anna Span, l’une des plus importantes réalisatrices de film pornos hardcore de Grande-Bretagne. Cette dernière a introduit les condoms pour hommes et femmes dans deux de ses derniers films (voir www.easyote.co.uk). Certains extraits nous ont été présentés pour le plus grand plaisir de l’ensemble des participant-es.

> Autre lien suggéré : The Coalition for Positive Sexuality

Melissa Gira a donné une présentation intitulée Pleasure counselling with sex workers. Son travail de recherche "Sex worker pleasure: San Francisco and St.James Infirmary Sex worker Environnemental Assesment Team Study" ciblait des travailleuses du sexe de San Francisco. Il avait comme objectif de faire émerger les facteurs positifs du travail des participantes. Elle nous a présenté quelques exemples des questions posées dans le cadre de cette recherche :
• Qu’est ce que tu aimes de ton travail?
• Et de façon plus spécifique, qu'est-ce que tu aimes dans les pratiques sexuelles exercées dans le cadre de ton travail?

Les services offerts par la St.James Infirmary, l’organisation à laquelle la chercheure s’est liée pour rejoindre les travailleuses formant l’échantillon de sa recherche, mise sur l’intervention par les pair-es à travers le travail de rue, ainsi que sur l’offre de soins de santé compréhensifs dispensés par du personnel spécialisé. Ces services encouragent aussi le dialogue en abordant le thème du plaisir dans les différents métiers du commerce sexuel.

En conclusion, elle relate que les participantes ont été nombreuses à affirmer qu’en général, dans leurs rapports avec les services institutionnels, elles ne peuvent pas parler de leur plaisir. Elles sont contraintes à aborder leur travail comme étant négatif sans quoi elles sentent immédiatement la réprobation de la part des différent-es intervenant-es.

Pleasure markeing of the female condom
Kavitha Potturi (Inde) présente une expérience fructueuse réalisée dans son pays : «Women condom bring back pleasure in India». Le projet a pour objectif premier la planification des naissances à travers la promotion du «plaisir sexuel planifié». Mais comment fait-on, en Inde, pour planifier son plaisir sexuel?
• Tout d’abord, on mobilise les gens, les femmes, les hommes, pour parler de sexe
• Puis on offre l’occasion aux hommes d’expliquer les raisons pour lesquelles ils ne veulent pas porter le condom, en positionnant stratégiquement le condom pour femmes comme un nouvel outil de plaisir servant à la fois la planification des naissances et la prévention des ITSS
• On fait ensuite la publicité des condoms pour femmes
• Finalement, on tient des forums en ligne et des présentations sur le "chat".

Dans le cadre de ce projet, 63 000 travailleuses du sexe, leurs partenaires de vie et des clients éventuels ou actuels ont été rejoints. Certaines d’entre nous auront tendance à penser, et non sans raison, qu’encore une fois la responsabilité d’insister sur des mesures préventives dans le cadre de relations sexuelles ainsi que l’approvisionnement en préservatifs incombent aux femmes. Cependant la chercheure insiste sur le fait que, lorsque la femme dépend de l'homme pour utiliser le condom, cela augmente largement sa vulnérabilité. D’ailleurs, l’option du condom pour femmes n’exclut pas celle du condom pour hommes. Il ne fait que représenter une option additionnelle.

Les résultats sont impressionnants. Entre autres :
• Les partenaires et les clients ont remarqué une augmentation de leur plaisir grâce à l'utilisation du condom pour femmes
• Une amélioration du climat dans les relations de couple
• Une augmentation de la confiance en soi (pour les femmes) quant à l’affirmation de la nécessité de la protection dans le cadre des relations sexuelles
• Une diminution de la violence conjugale et envers les travailleuses du sexe, qui exercent aussi un plus grand contrôle sur l’aspect préventif de leur travail.

> Voir la brochure du projet

La cérémonie d’ouverture de la 17e conférence internationale sur le SIDA
Mony PenC’est assises et pelotonnées (pas d’histoires des tropiques, sérieusement, il fait 15 degrés la nuit à Mexico et, pendant la saison des pluies, dans un grand chapiteau, s'ajoute le facteur humidité) sur le sol du Village global que nous avons assisté à la cérémonie d’ouverture diffusée en direct sur un grand écran! Après les danses traditionnelles des quatre coins du pays ont suivi les nombreux discours des chefs d’États du Mexique, du Mozambique, entre autres, puis de Ban Ki-Moon, du directeur exécutif des Nations Unies, mais surtout de la très émouvante cambogienne Mony Pen qui a pris la parole au nom des femmes séropositives de ce monde.

Cette femme a appris qu’elle était séropositive quand son mari est tombé malade et est mort du SIDA il y a environ dix ans. Cette situation reflète bien celles de nombreuses femmes qui, partout à travers le monde, n’ont pas accès à des soins de santé, à des suivis médicaux appropriés ni à de l’information susceptible de prévenir la transmission. Au Cambodge comme ailleurs, la discrimination et la stigmatisation obligent les femmes PVVIH à demeurer invisibles, sans-emploi, isolées et vulnérables. Mony Pen est la coordonnatrice du projet Positive Women's Network, aussi connu sous le nom de Cambodian Community of Women living with HIV.

Ce qui m’a le plus marquée, c’est le fait qu’à l’intérieur de chacun des discours entendus, les travailleuses du sexe ont été nommées et ciblées comme groupe marginalisé, à prioriser dans le cadre de nos interventions pour l’élimination de la discrimination et de la stigmatisation qui contribuent à les exposer à différentes situations dangereuses, dont le risque de contracter des ITSS et le VIH/Sida.

J’interroge Maria Nengeh, assise à côté de moi, pour savoir si cette visibilité positive donnée au travail du sexe était aussi une réalité lors de conférences précédentes. Elle était présente aux conférences de 2004 (Bankgok) et de 2006 (Toronto), quel est son constat? Avons-nous progressé depuis?

Elle me répond que par le passé, le thème du travail du sexe était aussi une préoccupation majeure. Elle m’explique que les représentantes du métier étaient aussi nombreuses à présenter leurs projets. Cependant, il semble qu’effectivement il y ait dans l’ère ou dans l’air quelque chose de plus affirmé, allant définitivement dans le sens de la reconnaissance des différents métiers de l’industrie du sexe, mais surtout d’actions concrètes visant l’amélioration des conditions de vie et du respect de leurs droits. Let’s hope!!!

Il est 22h quand nous quittons, transies et épuisées, le Centre Banamex pour nous reposer un peu avant la journée folle de demain!

Mexico 2008 >