Le projet-pilote
par Marie-Michelle Ross
Voté en 1996, la création du comité permanent s'inscrivait dans un contexte de tensions sociales et de débats constamment ravivés autour de la prostitution de rue dans les quartiers résidentiels du centre-ville est et du centre-sud de Montréal. Au lendemain du colloque Quand le sexe travaille présenté à l'UQÀM en septembre 1996 (un an après la naissance de Stella), l'administration Bourque annonçait la création d'un Comité du maire sur la prostitution de rue et la prostitution juvénile. Toutefois, aucune travailleuses du sexe n'était invitée à siéger au Comité. Bien sûr, le Service de police, Tandem Montréal, la Santé publique, quelques politicien-nes et organismes communautaires ainsi que les Centres jeunesses et la Commission scolaire de Montréal y étaient.
Dans les heures qui ont suivi cette annonce publique, des travailleuses et travailleurs du sexe et des groupes communautaires se rencontraient au local de Stella. La Coalition pour les droits des travailleuses et travailleurs du sexe fut formée ce jour-là afin d'avoir une représentation au sein de ce Comité. Une première manifestation était organisée devant l'Hôtel de Ville, une lettre d'appui signée par une cinquantaine de groupes fut déposée, Stella, la Coalition, Passages, Séro-Zéro et Spectre de rue se joignirent au Comité, qui commença ses travaux à la fin de l'année 1997.
Nous avions l'impression d'être en train de changer le monde. Pour la première fois dans l'histoire du Canada, les travailleuses du sexe, les groupes communautaires, le pouvoir politique et la police étaient assis autour de la même table et cherchaient ensemble des solutions aux problématiques entourant la prostitution de rue. Selon Segse Bruneau, coordonnateur du Comité, il y avait un réel leadership politique sur les questions sociales à la Ville. C'est en grande partie ce qui a permis, malgré quelques manifestations colorées de la Coalition, d'être admis à la table.
LA POLICE DE QUARTIER - NOUVELLE PHILOSOPHIE DE LA POLICE À MONTRÉAL
À l'époque, les PDQ revoient les structures traditionnelles du Service de police pour les adapter au concept de "police de quartier", ce qui devait permettre un rapprochement plus souple entre policiers et citoyen-nes. Il s'agissait de mettre de l'avant le travail communautaire et le travail de rue, des expertises précises d'intervention sociale de première ligne. Retirer des bénéfices à travailler avec la police et les institutions s'inspirait tout droit des politiques sociales et innovatrices de pays scandinaves et de certains pays d'Europe. Pour Daniel Sansfaçons, le projet-pilote reste encore en 2005 un bon projet en phase avec ce qui se fait ailleurs dans le monde.
LES CONSTATS MENANT À LA MISE SUR PIED DU PROJET-PILOTE
En 1999, après avoir débattu chaque mois pendant deux ans, s'être apprivoisé, après avoir étudié ce qui se faisait ailleurs, quatre constats guidaient la mise sur pied du projet-pilote : l'échec de la répression policière, la dégradation des conditions de vie et de santé et l'augmentation de la violence vécue par les travailleuses du sexe dans la rue, l'impuissance et la colère vécues par les résidant-es et, surtout, l'urgence de faire quelque chose et de tenter une nouvelle approche.
LE PROJET-PILOTE : OBJECTIFS ET DÉFIS
Apporter de l'aide durable et concrète aux résidant-es et aux travailleuses et travailleurs du sexe qui en ont besoin, tout en ne favorisant pas un autre déplacement de la prostitution de rue vers les zones résidentielles, ce qui aurait eu comme effet d'empirer les conditions de travail des prostituées de rue sans solutionner pour autant les problèmes vécus par les résidant-es. En effet, le projet ne visait pas à implanter des mesures pour diminuer la pauvreté des femmes ni à offrir une place ou des alternatives à la prostitution dans la rue. Il visait plutôt à soulager la population résidente des «irritants» associés au partage de l'espace urbain et à offrir des alternatives à la judiciarisation des prostitué-es de rue.
QUOI ET COMMENT - UN TANDEM TRAVAILLEUR COMMUNAUTAIRE ET POLICIER
Dans un secteur ciblé, pour une période d'essai de six mois, étendu à la ville si concluant.
D'abord répondre aux plaintes des travailleuses du sexe et des résidants en matière de violence, ensuite dénouer les situations de crise et de partage de l'espace urbain, idéalement, sans passer par les recours légaux. Il s'agissait ici d'offrir «une nouvelle approche basée sur l'intervention rapide de policiers et de travailleurs communautaires dont la mission est de répondre aux appels logés par les citoyens : les équipes terrain seraient dépêchés sur les lieux, sept jours par semaine, et ce, 24 heures sur 24. Parallèlement, un comité de médiation neutre, composé d'un représentant de tous les acteurs concernés, serait mis sur pied pour les situations n'ayant pas trouvé de réponses satisfaisantes dans l'équipe terrain.
Enfin, pour une première fois dans l'histoire de notre pays, tous les acteurs étaient réunis et essayaient de trouver des pistes de solution pour changer les choses. Le processus fera école. Les grandes villes avaient les yeux tournés sur nous.
LE POURQUOI DU COMMENT DU POURQUOI DE L'ÉCHEC DU PROJET
Des mécanismes boiteux et faciles nous avaient permis de croire que le point de vue des résidants était largement représenté par le groupe de travail : Alerte Centre Sud, une coalition d'une cinquantaine d'organismes, politiciens, élus, policiers, institutions.
EN 2005, LA PROSTITUTION SÉVIT TOUJOURS DANS LE QUARTIER
C'est le statu quo. Rien n'a vraiment changé. Toujours la même douleur, toujours la même misère, souvent pour les filles dans la rue, pour les filles de la rue...
LE PROJET D'INTERVENTION DE MILIEU OU COMMENT FAIRE TROP PEU TROP TARD
En 2000, suite au retrait par la Ville du projet-pilote, un projet d'intervention de milieu se met sur pied. Porté par les six groupes communautaires membre du Comité montréalais : Alerte Centre Sud, Cactus Montréal, Passages, Séro-Zéro, Spectre de Rue et Stella. Dans le cadre du projet milieu, ils joignent leurs expertises et œuvrent de façon concertée pour faire une place aux personnes aux prises avec l'extrême pauvreté dans la communauté et identifier des alternatives à l'exclusion ainsi qu'au sentiment d'insécurité vécu par une partie de la population.
Le projet mourra à l'automne 2004, mais aura au moins permis de rétablir un semblant de dialogue. Trop peu, trop tard. Il aurait dû servir à faire de l'éducation, de la sensibilisation, de l'information, des réunions de cuisine, à tenir des audiences et des consultations, à tenter d'impliquer les résidants et les travailleuses concernés dans la recherche de solutions. Il a seulement permis de panser certaines blessures, d'établir certains canaux de communication avec les résidants et de rédiger un manifeste et des pistes de solution aujourd'hui abandonnés sur une tablette quelconque.
FINALEMENT
Bien sûr les principaux protagonistes ont tiré une importante leçon de l'expérience : d'un commun accord, nous avouons tous en cœur avoir manqué le bateau avec la population des quartiers ciblés. Nous avons passé un peu vite sur le travail de sensibilisation, d'éducation et de mobilisation, nous avons pris pour acquis que des élus pouvaient assurer la représentation citoyenne. Nous l'avons transporté sans précautions comme on fait parfois avec la vérité. Comme le disait Le Devoir, nous avons échoué lamentablement notre cour de communication 101. Mais avec le recul du temps, il reste au moins un bénéfice à l'expérience du projet-pilote : la mobilisation qui l'a suivi chez les résidants, qui se sont organisés en association et qui se sont exprimés, horriblement et maladroitement c'est sûr, mais c'est peut-être en attendant mieux?
De toute les façons, pour les gens qui y furent, ce fut une expérience difficile, émotionnellement et rationnellement, mais riche et surtout intense. Mais il nous reste, à tous, le regret de n'avoir jamais pu présenter le projet à la population. C'était un projet qui avait le mérite de proposer des solutions concrètes à des problèmes concrets. À ce jour, personne n'a encore trouvé mieux.
Un merci spécial à Serges Bruneau et à Daniel Sansfaçon pour leur disponibilité et leur collaboration.
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Prostitution de rue chez les adultes : un projet d'alternative à la judiciarisation
Après deux ans de réflexion, le Comité montréalais sur la prostitution de rue et la prostitution juvénile rendait publique la conclusion de ses travaux. Il recommandait la mise à l'essai, dans les quartiers Sainte-Marie et Saint-Jacques, d'un projet-pilote de non-judiciarisation axé sur la médiation et l'intervention.
Le principal objectif visé par le projet-pilote est l'amélioration de la qualité de vie dans les quartiers en réduisant les irritants reliés à la prostitution de rue (tapage nocturne, actes indécents en public, condoms, seringues, etc.). Il s'agit d'une nouvelle approche basée sur l'intervention de policiers et de travailleurs communautaires dont la mission est de répondre aux appels logés par les citoyens (24/7).
Tiré du dépliant Pourquoi un projet pilote réalisé par la Ville de Montréal.
Mesures proposées par l'Association des résidants des Faubourgs pour améliorer la situation dans le quartier
• Notification des numéros de plaques des clients, de la date et de l'heure de l'infraction, de la description du véhicule du client et de la prostituée (idée reprise par l'opération Cyclope du SPVM en 2002)
• Publication du numéro de plaque des clients dans les quotidiens et dans les journaux du quartier
• Affichage des photos des clients et des voitures
• Création d'écoles de réforme pour les clients et les prostitué-E-s
• Augmentation des effectifs policiers dans les quartiers concernés par la prostitution de rue
• Tolérance zéro à l'égard du squeegee
• Et enfin, à plus long terme, mettre sur pied une «table de révision de la cohérence des subventions» accordées par l'État aux organismes communautaires.
Tiré de l'article Une impasse dans Centre Sud. Vigiles de citoyens pour déstabiliser les clients de la prostitution publié dans Le Devoir du 11 juin 2000.
Page reliée : Chronologie pour démêler une sombre histoire, Marie-Michelle Ross et Marie-Claude Charlebois
